John-Markus, mon ami fortuné
chez lequel je viens de passer un week-end passablement arrosé, n’aime pas la presse. Camisolé dans un village de la France centrale, ce descendant consanguin de la noblesse polonaise
est
pourtant un érudit de premier plan. Il te parle avec la même agilité
réflective de la géopolitique pétrolière sud-soudanaise que de l’émergence planétaire des cépages argentins ou des élucubrations fuckermother de DJ Fuzz One.
Tu auras compris que JM est un être dont l’élégance intellectuelle n’a
d’égal que celle d’Anne-Cécile, ma meilleure copine (Sciences-Po/Yale), directrice
de la communication d’un grand groupe financier luxembourgeois, avec laquelle il partage depuis
l’été dernier son verre à brosse à dents. Je ne suis pas étrangère à cette idylle pré-sénile. Marieuse pathologique, j’ai usé de stratagèmes assez basiques pour que ces deux grands déçus de
l’amour, et du socialisme, finissent sous la même couette
Linvosges.
J’avais juré, lors de mon précédent papier, de ne plus jamais écrire un mot sur nos journaliens délétères. C’est en grande partie pour cette raison que j’ai choisi de m’isoler durant deux jours, malgré la mise en garde sans appel de mon alcoologue, dans la propriété aristocrate de JM. Aucun journal sur les tables basses de ses trois salons, ni télévision, ni TSF, juste un Mcbook Air décoratif sans accès Internet. Le risque de replonger approchait le degré zéro sur l’échelle de la médiacratie.
C’était sans compter, expression journalistique sportive lue dans L’Equipe, sur l’inconsistance de ma résistance
à l’état de manque informationnel. Venue délibérément non accompagnée en France centrale, j’ai préféré m’y rendre dans mon vieux pick-up, rapatrié il y a deux mois de Victoria en
prévision des prochains avatars météorologiques européens, que par la voie du rail.
Grossière erreur. Je ne serais pas tombée dans l’écueil de la rechute médiatok si j’avais profité de mes maxi’miles de la Société nationale des chemins de fer français. Car une fois chez JM, il a vendu sa 911 gris métallisé pour acquérir un demi container d’Hydromel 1968 (un investissement dit-il), il m’eut été problématique de céder à ma tentation papivore en allant chercher mes doses chez le kiosquier le plus proche (35 km). D’autant plus que je n’envisageais pas une seconde de lui emprunter sa vieille KTM rouge ne démarrant qu’à coup de kick de bûcheron canadien.
Erreur donc je te disais l’alternative pick-up. Paradoxalement, nous sommes
le 30 octobre, le soleil brille, la station météo Muji achetée en solde à Kensington
(London/UK), affiche une température
presque raisonnable.
Idéalement acquise à sa nouvelle condition de femme
de grand intérieur, Anne-C demande à JM s’il elle doit installer le couvert dans la véranda ou dans le jardin côté piscine. Le maître des lieux, dépouillés
suite à un divorce sinueux, mais fort confortables, opte pour la seconde option.
Mon amoureuse, dit JM à AC, je descends à la cave nous chercher quelque breuvage propice à cet épique contexte automnal (sic). Tandis que mon amie surveille la mijotation du civet royal et autres tapas campagnards, John Markus me fait découvrir plusieurs grands crus de vin rosé du sud-est de la froide France. Je ne me rappelle plus du nombre exact de bouteilles ouvertes avec ardeur durant notre brunch décapotable. Beaucoup, c’est la seule précision fiable que je peux t’apporter.
Toujours est-il, expression recueillie dans un éditorial de Laurent Mouchard, que mes tourtereaux finissent par rejoindre le second étage où ils s’accordent une sieste dont je me garde bien de demander le contenu. Entendant Anne-C émettre des vocalises apparentes à celles des clientes du service obsétrique du professeur Kusnot, je tourne en rond dans la cuisine-living du domaine. Ma tentative de discussion avec Momo (jack-russel) et Pécé (basset à poil dur) révélant rapidement mes impatiences, je remue le first floor de fond en comble à la recherche d’une occupation émotive ou cérébrale.
Pas de musique. L’ex de JM n’a laissé de la Bang&Olufsen que la platine à 33 tours. Pas de livres, si ce n’est des ouvrages culinaires import américains, italiens et japonais. Pas de journaux, ça, je te l’ai déjà écrit. Dépitée telle une adolescente privée de MSN pendant huit jours, je prends la décision qu’il ne fallait pas prendre. Mon perfecto jaune citron, un billet équivalent au défunt Pascal et les clés de mon Dodge. Direction le kiosquier du village.
Je sais parfaitement conduire bourrée, même sur les routes de montagne, et il y a bien longtemps que je ne crains plus la police. Là n’est pas le problème. De retour dans ma demeure amicale, je ne m’étais pas aperçue que j’avais disparu presque quatre heures. Me considérant d’un regard oblique avec ma vingtaine de journaux sous le bras, John-Markus, probablement nu sous son peignoir estival en soie, m’accorde un accueil indifférent. Donc réprobateur.
Consciente de la catastrophe que je viens d’orchestrer, mes premières paroles, ma défense en quelque sorte, sont d’une stupidité bananière. C’est pour le feu dis-je à JM, ça s’est rafraîchi tu sais. Mon hôte, et je lui en serai reconnaissante éternellement, si Dieu existe encore, me prend au mot.
Tandis qu’Anne-C, plus pittoresque que jamais, revient de la remise (une ancienne écurie) avec du petit bois de cépage, John-Markus tourne les talons de ses mules Isotoner, ouvre le placard de son vestiaire de chasse, me vise avec un fusil à deux canons et lâche un surprenant « les mains en l’air » à forte intonation prussienne.
Les bras m’en tombent. Ma presse, quotidienne et magazine, également. JM les ramasse, un par un, les jette dans la cheminée du living bleu, celui où
nous fumons ses cigares cubains numérotés et buvons de grands Armagnac. L’élégance de son geste me pétrifie. « Laure, me dit-il, tu vois à
quelles fins exclusives, je me sers des supports de tes confrères. Et encore, tous n’ont pas cette chance. Il m’arrive, après avoir mis des gants Mapa et chausser
mes Persol noires, d’en mettre certains directement au tri sélectif. Ceux-ci par exemple ».
Emprunt d’une dignité et d’un dédain correspondant à son rang social, il
jette
pêle-mêle à mes pieds, Le Courrier de l’Ouest, Le Monde, Aujourd’hui en
France, La Croix, Libé, L’Equipe, Le Jérusalem Post (édition française), Oups, Les Inrocks, Charlie Hebdo, La Tribune week-end, VSD, Le Marché du travail. Seuls
Beaux arts magazine (numéro spécial Fiac), TerraEco, Citizen
K (excellente ITV d’Edgard Morin), et quelques autres publications à haut
grammage connaissent la destinée privilégiée de la pucelle dévergondée d’Orléans.
Pourquoi ce choix doménéchien m’empresse-je auprès de lui. Détectant une lueur, troublante dans son abracadabrantisme, au fond de son regard, j’envisage le pire. Sa réponse, posée mais lapidaire, fuse. Parce qu’il est hors de question que j’allume mon feu avec de la merde.
Ce blog commence à me gaver grave. Les stats que m’envoie mon hébergeur sont carrément cata. Tu es à peine 3000/mois à lire mes papiers. Ou ceux de ma sœur. Quelle branleuse. « Mémoires d’une amnésique », fallait oser. Bien aimé son texte sur hulot-Guillon-JDD.
Pourquoi continue-je à me casser la
chatte. Tu t’en bas les couilles. Tu ne lis pas. Ni moi. Ni les autres. J’ai fait un sondage à ma sauce. La PQ N+R+D ne t’intéresse pas. Tu ne l’achètes pas. Tu trouves ça
chiant-cher. Tu te contentes des gratuits. Voire du net. C’est pratique, ça se lit vite (sic de toi).
Pauvre con. Par ta faute, la presse quotidienne est en ALD. Sous perfusion. Ventes en chute libre. Sans l’état, les banquiers et avionneurs, elle
n’existerait plus. Rayée de la carte. Un pays sans papiers, c’est ça que tu veux bande de veaux (vive de Gaulle) ?
Sale pute. Ta paresse intellectuelle n’a d’égal que ton inconsistance politique. Tu rases les murs, tu dis oui-chef, tu lèches et en plus, tu votes. PS, Modem ou écolo. Pour te donner la bonne conscience que tu n’as pas. Que tu n’auras jamais. La métamorphose du nouveau monde se fera sans toi.
Face de rat. Ce qui te fait bander ? Acheter ton F3 coupé en quatre, partir réveillonner au chaud, regarder Denisot, changer ta Nespresso, emmener ton gosse à l’école, boire raisonnablement, aller à Roland Garros, t’inscrire à un cours de japonais, racheter des skis.
Sombre merde. Tes fantasmes? Killer ton N+1, t’installer à Marrakech, gagner à l’Euromillion, arrêter de fumer, palper l’héritage, sauter la coiffeuse, écraser un motard, être heureux, consommer ibio.
Tête de larve. Tes désirs sont petits. Tes aspirations mesquines, post-aristo, confortables. Tu ne penses pas, tu survoles. Ta vie est une succession d’anecdotes. Une accumulation de banalités étriquées. Tu es tiède, tu baises mou, tu respires par les genoux.
Enculé de ta
race. Je sors de chez le banquier. Une
heure à lui expliquer que l’argent n’était pas une réalité. Juste une acrobatie. Je n’ai pas eu mon prêt. Je ne monterai pas mon mag. Tant mieux. Tu le mérites pas. A moins que tu sois arrivé
jusqu’au bout de ce texte de merdeuse. Love.
Fortiche, très fortiche, le happening promo de Guillon pour son
seul en scène. Aperçues à Sèvres-Babylone ,
ses affiches valent à elles seules une brève immersion cafardeuse dans le métro cradingue de Paris la grise.
DSK, Besson (va savoir lequel), Sarkozy, c’est avec les commentaires acerbes de ses caricaturés sur ses chroniques france-extraterriennes, que l’auteur-karcher de la jet-set mal baisée a choisi de se faire sa
pub.
« Aucun talent », « vulgaire », « déplacé », Guillon se sert de la bave de ses incendiés pour mieux nous servir sa soupe. Génial aurait pu écrire
un journalien hype du PPTC (Parti de la Presse Très Conne).
Après ça, et même avant d’ailleurs, tu ne peux pas ne pas aller voir Guillon. Comme le reprochait Benchetrit à Zémour (mate le papier de ma soeurette), l’humoriste est
un média à lui tout seul. Mais, contrairement au roquet de Ruquier, un média de grande utilité publique.
Guillon n’est pas méchant. Il fait juste son job. Celui que n’assument plus nos journalistes bande-mou. Taper là où ça fait mal. Flanqué d’une lucidité suicidaire, il est d’abord et avant tout
un portraitiste de haut-vol et un indécrottable pourfendeur de l’ordre établi médiatok.
Sans doute empêche t-il Val, Demorand et autres mères supérieures hiérarchiques de dormir en rond. Ainsi que la quasi-totalité des titulaires de la carte de fesse professionnelle. Ceux du JDD
notamment. Ce journal, d’une pittoresque fadeur, a cru bon d’offrir une tribune libre (maquillée en vrai papier) en tête de page à Nicolas Hulot.
Pourquoi ? Pour que celui qu’on vit à une époque gerber devant plusieurs millions de téléspectateurs dans un avion de la patrouille de France, puisse remettre les choses à leur place bien
pensante. Peinturluré quelques jours auparavant sur Inter par Guillon, l’écolo-Auchan s’est fendu d’un vomi rectificateur ultra téléphoné. En utilisant un argument qui se voulait aussi liturgique que sentencieux : n’est pas Coluche qui
veut.
Guillon n’a pourtant pas été particulièrement plus méchant avec Hublot qu’avec d’autres. Voire moins. On était loin de son texte fracassant sur ce vieux queutard de DSK. L’insecte du Paf gadget,
le morbac morveux de la décroissance mercantile, confirme là tout le mal qu’on pense de lui.
Tu me diras, qu’Hulot soit un trou de balle, c’est tout sauf un scoop. En fait, ce qui m’a le plus foutu en pétard dans cette petite histoire, c’est le comportement du JDD. Quel courage éditorial.
Plutôt que se mouiller en signant un papier assassin sur Guillon, la red’chef de ce journal
modem a préféré le faire via une souris libre à un pipole extérieur à la
rédaction. Une attitude qui révèle toute l’aigreur, la mesquinerie, la jalousie et les frustrations d’une profession cliniquement morte. Guillon lui fait peur. Parce que Guillon lui fait de
l’ombre.
Entre dandy excentrique et polémiste maudit, l’humoriste cash-trash cultive une dissidence médiatique visionnaire qui brouille les repères de la petite bourgeoisie du PPTC. Evidemment, dans la France avachie
post-mitterrandienne, ça fait désordre. Tant que nos journaliens ne descendront pas chez l’Arabe s’acheter une paire de couilles, Guillon a un horizon bien dégagé entre les
oreilles.
Elvire Cazal
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