La mise en garde du doc est sans appel. J’arrête ou je meurs. Après mûre réflexion, je dis stop. Aucun effet de manque pour l’instant. Même pas un tremblement. Un mois pourtant. Un mois que je n’ai pas ouvert le moindre quotidien.
L’alerte s’est produite en plein été. Comme chaque matin, mon café-calva m’attend sur le comptoir pendant que je me dirige vers la
presse du jour. Mon envie, soudaine, brutale, n’est pas négociable. Elle me plaque au sol sans crier gare.
Trop brutale pour rejoindre le lavabo. Effondrée devant les grands titres, je me vide. Des mètres et des mètres de PQ (N+R+D) n’en finissent plus de sortir de mes pores. Tony, mon chevalier serveur, se précipite à mon chevet. « SOS mon amoureux du zinc, sauve-moi » ai-je à peine le temps de lui glisser à l’oreille avant de plonger dans un profond coma journalistik.
« Où suis-je » ? L’infirmière me fait un bisou sur la bouche et s’en va en poussant des cris indiens. « Docteur, docteur, docteur, vite, vite, elle a parlé, elle a parlé, elle a parlé ». Sofy, ma médiatologue, se penche à mon chevet. « Tu sais que tu reviens de loin princesse. Plus une ligne, tu m’entends. Plus une ligne ». Il s’agit bien d’un ordre. La grande Sof ‘n’a pas l’habitude de parler pour ne rien dire.
« Je t’ai prévenue combien de fois ? Tu vas y laisser ta peau. Je sais pas moi, trouve autre chose pour te défoncer. C’est pas ce qui manque. Picole, dope, sextoys, t’as tout pour être heureuse. En attendant, t’es sous perf de valium 50 jusqu’à ta sortie. J’ai pas envie que tu nous fasses un PT (ndlb : pressium tréminse) ». J’accueille la sentence avec la confusion d’une gamine prise la main dans le sac à tampax de sa belle-mère.
Pendant trois jours, je ne sors pas de la chambre. Ni télé ni journaux. Même
pas une bonne vieille TSF. Ordre de Sofy. Le brancardier qui m’emmène au scan’ a l’air sympa. Il m’a à la bonne. Je lui demande en douce s’il ne peut pas me trouver un peu de PQ. « J’vais voir mais vous dites
rien à personne, sinon j’ me fais virer ».
Il me glisse discrètement, le soir même, un pur produit du terroir. J’m’en colle plein les neurones. De la première à la dernière ligne. Avec le temps, Manu s’avère être un dealer de haut-vol. Hospitalisée depuis à peine trois jours, j’ai un stock mortel de PQ (D+R+N) divers et avarié. Une dose toute les demi-heures. Je me sens nettement mieux.
Coup de tonnerre. Sofy entre sans frapper et me surprend dans mon flagrant délire pécuèste. Furibarde, elle m’arrache la dope des mains et se met à hurler. « Putain de chiottes à la chypriote. Tu veux vraiment te foutre en l’air saloperie de petite conne ? Hein ? Tu veux voir comment tu vas finir si t’arrêtes pas ? ».
Fin de la méthode douce. Sof opte spontanément pour l’alternative intimidation. C’est son plan B. « Regarde bien ça » me dit-elle en vidant ma cachette à came sur le dessus-de-lit. « T’as vu où ils en sont tous ceux qui n’ont pas pu arrêter ? ». Stupeur et tremblements. Sa stratégie thérapeutique par la peur est la bonne. « Regarde bien princesse. Lui, tu vois, c’est Laurent Mouchard. Cancer aggravé du centre morveux. Lui, Christophe Barbier, tumeur au consensus. Lui, Eric Zemmour, hépatite réactionnaire. On continue ? Oui, on continue : PPDA, gangrène de Légo, Michel Denisot, syndrome de Lalèche, Tous condamnés. Contagieux en plus. On continue ? Je te parle bordel ! On continue ? ».
Affligée par un désespoir cosmique, je l’implore, à genou et en larmes, d’arrêter. « Non Sophie, non, je te jure, je toucherai plus jamais à cette merde. Je t’aime Sofy, je t’en supplie, donne moi encore une chance ».
La doc n’en attendait pas tant. Deux infirmiers poids lourd débarquent dans
la chambre. Camisole de force oculaire, double intraveineuse (Valium 50 + Antimédiatok 400) et me voici replongée dans les bras chimiques de Morphée.
Un mois plus tard, je respire, libre et libérée, l’air de la ville. Je respecte à la lettre les consignes de Sofy. Groupe de parole, nouvelles fréquentations, nouveau départ. J’ai vendu télé, radio, coupé mon abonnement internet et suis interdite de séjour chez tous les kiosquiers du pays. Trois fois par semaine je dois souffler dans le médiamètre au service de géron-journatologie de l’hôpital Chabalier.
Finis les week-ends cloitrés dans mon duplex à ingurgiter des saloperies toutes plus toxiques les unes que les autres. Je suis
dans le train. Je pars au bord de l’eau salée. Je me suis achetée un bon bouquin « Bashung(s), une vie ». Putain de Bentley ; quelle conne je suis. C’est écrit par un
journaliste.
Laure Cazal
Sélection hebdo lautrinfo.com
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