Lundi 2 novembre 2009 1 02 /11 /2009 09:18

 John-Markus, mon ami fortuné  chez lequel je viens de passer un week-end passablement arrosé, n’aime pas la presse.  Camisolé dans un village de la France centrale, ce descendant consanguin de la noblesse polonaise est      pourtant un érudit de premier plan. Il te parle avec la même agilité réflective de la géopolitique pétrolière sud-soudanaise que de l’émergence planétaire des cépages argentins ou des élucubrations fuckermother de DJ Fuzz One.

Tu auras compris que JM est un être dont l’élégance intellectuelle n’a d’égal que celle d’Anne-Cécile, ma meilleure copine (Sciences-Po/Yale), directrice de la communication d’un grand groupe financier luxembourgeois, avec laquelle il partage depuis l’été dernier son verre à brosse à dents. Je ne suis pas étrangère à cette idylle pré-sénile. Marieuse pathologique, j’ai usé de stratagèmes assez basiques pour que ces deux grands déçus de l’amour, et du socialisme,  finissent sous la même couette Linvosges.

J’avais juré, lors de mon précédent papier, de ne plus jamais écrire un mot sur nos journaliens délétères. C’est en grande partie pour cette raison que j’ai choisi de m’isoler durant deux jours, malgré la mise en garde sans appel de mon alcoologue, dans la propriété aristocrate de JM. Aucun journal sur les tables basses de ses trois salons, ni télévision, ni TSF, juste un Mcbook Air décoratif sans accès Internet. Le risque de replonger approchait le degré zéro sur l’échelle de la médiacratie.

C’était sans compter, expression journalistique sportive lue dans L’Equipe, sur l’inconsistance de ma résistance à l’état de manque informationnel. Venue délibérément non accompagnée en France centrale, j’ai préféré m’y rendre dans mon vieux pick-up, rapatrié il y a deux mois de Victoria en prévision des prochains avatars météorologiques européens, que par la voie du rail.

Grossière erreur. Je ne serais pas tombée dans l’écueil de la rechute médiatok si j’avais profité de mes maxi’miles  de la Société nationale des chemins de fer français. Car une fois chez JM, il a  vendu sa 911 gris métallisé pour acquérir un demi container d’Hydromel 1968 (un investissement dit-il), il m’eut été problématique de céder à ma tentation papivore en allant chercher mes doses chez le kiosquier le plus proche (35 km). D’autant plus que je n’envisageais pas une seconde de lui emprunter sa vieille KTM rouge ne démarrant qu’à coup de kick de bûcheron canadien.

Erreur donc je te disais l’alternative pick-up. Paradoxalement, nous sommes le 30 octobre, le soleil brille, la station météo Muji achetée en solde à Kensington (London/UK), affiche une température presque raisonnable.   Idéalement acquise  à sa nouvelle condition de femme de grand intérieur, Anne-C  demande à JM s’il elle doit installer le couvert dans la véranda ou dans le jardin côté piscine. Le maître des lieux, dépouillés suite à un divorce sinueux,  mais fort confortables, opte pour la seconde option.

Mon amoureuse, dit JM à AC, je descends à la cave nous chercher quelque breuvage propice à  cet épique contexte automnal (sic). Tandis que mon amie surveille la mijotation du civet royal et autres tapas campagnards, John Markus me fait découvrir plusieurs grands crus de vin rosé du sud-est de la froide France. Je ne me rappelle plus du nombre exact de bouteilles ouvertes avec  ardeur durant notre brunch décapotable. Beaucoup, c’est la seule précision fiable que je peux t’apporter.

Toujours est-il, expression recueillie dans un éditorial de Laurent Mouchard, que mes tourtereaux finissent par rejoindre le second étage où ils s’accordent une sieste dont je me garde bien  de demander le contenu. Entendant Anne-C émettre des vocalises apparentes à celles des clientes du service obsétrique du professeur Kusnot, je tourne en rond dans la cuisine-living du domaine. Ma tentative de discussion avec Momo (jack-russel) et Pécé (basset à poil dur) révélant rapidement mes impatiences, je remue le first floor de fond en comble à la recherche d’une occupation émotive ou cérébrale.

Pas de musique. L’ex de JM n’a laissé de la Bang&Olufsen que la platine à 33 tours. Pas de livres, si ce n’est des ouvrages culinaires import américains, italiens et japonais. Pas de journaux, ça, je te l’ai déjà écrit. Dépitée telle une adolescente privée de MSN pendant huit jours, je prends la décision qu’il ne fallait pas prendre. Mon perfecto jaune citron, un billet équivalent au défunt Pascal et les clés de mon Dodge. Direction le kiosquier du village.

Je sais parfaitement conduire bourrée, même sur les routes de montagne, et il y a bien longtemps que je ne crains plus la police.  Là n’est pas le problème. De retour dans ma demeure amicale, je ne m’étais pas aperçue que j’avais disparu  presque quatre heures. Me considérant d’un regard oblique avec ma vingtaine de journaux sous le bras, John-Markus, probablement nu sous son peignoir estival en soie, m’accorde un accueil indifférent. Donc réprobateur.

Consciente de la catastrophe que je viens d’orchestrer, mes premières paroles, ma défense en quelque sorte, sont d’une stupidité bananière. C’est pour le feu dis-je à JM, ça s’est rafraîchi tu sais. Mon hôte, et je lui en serai reconnaissante éternellement, si Dieu existe encore, me prend au mot.

Tandis qu’Anne-C, plus pittoresque que jamais, revient de la remise (une ancienne écurie) avec du petit bois de cépage, John-Markus tourne les talons de ses mules Isotoner, ouvre le placard de son vestiaire de chasse, me vise avec un fusil à deux canons et lâche un surprenant « les mains en l’air » à forte intonation prussienne.

Les bras m’en tombent.  Ma presse, quotidienne et magazine, également. JM les ramasse, un par un, les jette dans la cheminée du living bleu, celui où nous fumons ses cigares cubains numérotés et buvons de grands Armagnac. L’élégance de son geste me pétrifie.  « Laure, me dit-il, tu vois à quelles fins exclusives, je me sers des supports de tes confrères. Et encore, tous n’ont pas cette chance. Il m’arrive, après avoir mis des gants Mapa et chausser mes Persol noires, d’en mettre certains directement au tri sélectif. Ceux-ci par exemple ».

Emprunt d’une dignité et d’un dédain correspondant à son rang social, il jette  pêle-mêle à mes pieds, Le Courrier de l’Ouest, Le Monde, Aujourd’hui en France, La Croix, Libé, L’Equipe, Le Jérusalem Post (édition française), Oups, Les Inrocks, Charlie Hebdo, La Tribune week-end, VSD, Le Marché du travail. Seuls Beaux arts magazine (numéro spécial Fiac), TerraEco, Citizen K (excellente ITV d’Edgard Morin), et quelques autres publications à haut grammage connaissent la destinée privilégiée de la pucelle dévergondée d’Orléans.

Pourquoi ce choix doménéchien m’empresse-je auprès de lui. Détectant une lueur, troublante dans son abracadabrantisme, au fond de son regard, j’envisage le pire. Sa réponse, posée mais lapidaire, fuse. Parce qu’il est hors de question que j’allume mon feu avec de la merde.

                                                                                                                                                              Laure Cazal 

Par laure cazal
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Commentaires

Tu devrais écrire un bouquin. Sans rire.
Commentaire n°1 posté par chard le 03/11/2009 à 06h54
A condition que Jim Harrison accepte de faire mon nègre.
Réponse de laure cazal le 03/11/2009 à 08h02
J'adore ta chute.
Commentaire n°2 posté par dom le 03/11/2009 à 06h55
de rein.
Réponse de laure cazal le 03/11/2009 à 08h01
La presse française, c'est de la merde. La faute à qui ? A ceux qui la font ou à ceux qui l'achètent ?
Commentaire n°3 posté par Petrus le 03/11/2009 à 06h58
Les 2 mon commandant.
Réponse de laure cazal le 03/11/2009 à 08h01
Ton ami fortuné à tort. Il est beaucoup simple d'allumer un feu avec Le Courrier de l'Ouest qu'avec Beaux-Arts. Et c'est vrai pour tous les quotidiens régionaux. Jamais trouvé mieux pour faire prendre le petit bois.
Commentaire n°4 posté par rachel le 03/11/2009 à 07h07
Idem.
Réponse de laure cazal le 03/11/2009 à 08h00
Votre ami ne m'inspire aucune sympathie. Bruler le Jérusalem Post est un acte qui s'apparente au négationnisme. Honte à lui, honte à vous, vos écrits sont infamants.
Commentaire n°5 posté par Alainb le 03/11/2009 à 07h13

Relou.

Réponse de laure cazal le 03/11/2009 à 08h00
Chère consoeur,

Continuez votre combat. La presse est malade, gravement malade. Joseph et moi nous retournons chaque matin dans notre tombe à la lecture de vos quotidiens terre-à-terriens français. N'hésitez pas un seul instant madame : lancez votre journal. Si c'est un problème d'argent, j'ai des entrées à la banque du Vatican. Faites-moi signe par le Hulot lorsque vous passerez au-dessus de l'équateur. Très divinement. Joseph.
Commentaire n°6 posté par Albert Londres le 03/11/2009 à 07h27
OK. Passe le bonjour à Bashung.
Réponse de laure cazal le 03/11/2009 à 07h57
Madame,
Vous évoquer l'élégance de votre ami fortuné. Permettez-moi d'émettre un doute. Revendiquer le raffinement lorsqu'on porte des mules Isotoner, relève du contre-sens. Dites-lui qu'il pourrait acquérir une paire de sortie de bain Ralph Lauren (à ne porter que dans la salle d'eau et la chambre).
Bien à vous.
Commentaire n°7 posté par Jean-Paul le 03/11/2009 à 08h09
J'approuve le commentaire précédent. Votre ami, si fortuné soit-il, commet des fautes de goût élémentaires. Rouler en Porsche, au risque de paraphraser madame Brigitte Fontaine, est un comportement de Kéké.
Commentaire n°8 posté par patrice le 03/11/2009 à 08h42
En plus, il chasse. Quelle vulgarité.
Commentaire n°9 posté par Charles le 03/11/2009 à 09h00
Je t'ai reconnu papa !
Commentaire n°10 posté par Dalla le 03/11/2009 à 16h45
Sans parler du peignoir de soie.
Commentaire n°11 posté par thedo le 03/11/2009 à 17h16
C'est mon ordi que j'ai envie de balancer au feu. Quand je vois toutes les conneries racontées sur facebook, ça me donne la chair de canard.
Commentaire n°12 posté par luky trik le 04/11/2009 à 09h03
ce blog informatif(sic) a un tel succès !!!!!(12 commentaires)qu'il meriterai un petit mot de Mort mais peut etre est il mort , était ce cet ancien carrièriste Serge ? cet incompetent de Joffrin ? voir l'équipe a lui tout seul de ce médiocre Jean daniel et zut la liste est tellement longue que je finis par m'ennuyer bye
Commentaire n°13 posté par zone libre le 05/11/2009 à 15h25
Chère Lolo,
Vous n'êtes donc même pas capable de séduire un châtelain et vous l'êtes fait piquer par une roturière ?
On vous a connue plus entreprenante ...
Commentaire n°14 posté par robert le 07/11/2009 à 19h53
J'habite dans les Vosges : entre Vosges-Matin, Vosges-Hebdo et l'Echo des Vosges, je n'ai aucun souci pour allumer mon feu. Signalez à votre ami que la mauvaise presse flambe particulièrement bien. Et n'émet aucune odeur douteuse. Par ailleurs, dites-lui également que je trouve fort inélégant de bruler Beaux-Arts magazine. C'est un produit esthétique, aussi agréable dans sa lecture que dans sa prise en main.
Commentaire n°15 posté par chris' le 12/11/2009 à 14h15
ouah, t'es folle. (Presque) Fameux est fier de te compter parmi ses lecteurs.
bye!
Commentaire n°16 posté par ndaref le 20/11/2009 à 10h01
C'est vrai qu'il génial le papier de Morin dans Citizen K.
Commentaire n°17 posté par clara et les pauv'tip le 23/11/2009 à 11h05

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  • : Bad girl du clavier, je me bats avec mes talons aiguilles pour que la presse française redevienne une presse lisible.

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